Trop de politique tue la politique

Osman Kavala Free! (Channel Draw)
Osman Kavala Free! (Channel Draw)

J’ai rencontré Osman Kavala en 2006, nous envisagions avec Image Aiguë de faire un projet à Istanbul, il m’a suggéré que nous travaillions également à Diyarbakir. C’est ce que nous avons fait. Je l’ai revu presque à chaque fois que je passais à Istanbul. C’est quelqu’un que j’estime beaucoup : homme d’affaire, acteur majeur de la société civile et de la culture, héraut de la démocratie.

Depuis mon premier voyage en 2006, pour la réunion du réseau IETM, je suis retourné de nombreuses fois à Istanbul. 2010 était alors un horizon joyeux (Istanbul Capitale Culturelle Européenne), la célébration d’une ouverture culturelle, un très fort espoir d’ouverture. Et puis ce fut une année catastrophique.

J’ai de nombreux amis en Turquie et j’entends depuis plusieurs années les histoires d’une république de plus en plus dictatoriale. En soutien à Osman Kavala, emprisonné depuis plusieurs semaines, je publie quatre articles tirés du Tumblr d’Image Aiguë et quelques photos et videos des projets de la Compagnie à Diyarbakir.

Jeudi 16 septembre 2010

Je vous écris de Diyarbakir, la capitale culturelle turque (après Istanbul), également la seconde ville en nombre d’entrées aux spectacles.

Démontage d'un meeting politique au Centre Culturel Cigerxwîn, installation de l'atelier d'Image Aiguë

Après un saut rapide au Centre Culturel Cigerxwin de Kayapinar avec Ömer pour caler l’organisation des ateliers d’octobre, je retrouvais le groupe du TIN TOUR TR. Outre le directeur de l’institut, Henk, que je connais de l’IETM et Laurens, du SICA, que je connais d’Une Âme pour l’Europe, cinq professionnels (théâtre, danse…) sont là pour découvrir le paysage culturel de Diyarbakir. Eylem est l’organisatrice du voyage, Özlem nous accompagne. Ils préparent 2012, anniversaire des 400 ans des relations entre les Pays-Bas et la Turquie.

Nous commençons par une rencontre avec l’écrivain activiste Vedat Çetin et le poète Azad Ziya Eren qui posent le décors du théâtre culturel de Diyarbakir, la politique d’assimilation des cultures locales (avez-vous vu ce film sur la civilisation contre les barbares ?), la politique d’implantation des théâtres d’état et le développement d’une politique culturelle municipale. Ça ressemble à l’histoire des politiques culturelles françaises, mais avec des coups d’états, des bombardements, des attentats, des migrations… Un état des lieux relativement complet : depuis 10 ans les conditions de vie ici se sont bien améliorées permettant un relatif épanouissement des structures culturelles.

Ensuite nous nous rendons au Théâtre Municipal voisin. Nous avions rencontré avec Pierre une partie de cette équipe, le directeur artistique avait également participé à l’un de nos ateliers… quelle évolution de carrière! Une troupe d’une grosse quinzaine de comédiens, d’une dizaine de techniciens. La compagnie tourne en région, produit 5 spectacles par an, aimerait jouer à l’étranger, est preneuse de toute proposition de workshop… L’un des responsables municipaux cadre bien le discours. De toute façon l’équipe est jeune et bénéficie d’une bonne situation ici.

A ma question pour savoir s’ils connaissent leur public (tous les spectacles, gratuits, seraient pleins) le Monsieur de la Mairie répond “Not the elite” : écho à la différence qu’il m’avait exposée, quelques mois plus tôt, entre la culture pour le peuple kurde et celle pour les personnes aisées. Ils disent que le théâtre en kurde rend sa langue à la société local et qu’il permet de s’exprimer pour le monde. On dit d’un autre théâtre qu’il est “comme la télévision, on peut le voir mais pas discuter”.
C’est vrai qu’on est dans une guerre culturelle, moins violente mais qui garde son importance. Une guerre qui semble sans fin , probablement inutile.

Le débat de fin de journée était probablement le plus intéressant. Environ 17 jeunes gens qui font partie de 5 groupes de théâtre amateurs (dont Ayhan, un jeune homme tourmenté qui a fait du théâtre avec nous). Tous expliquent qu’ils étouffent ici, qu’il n’y a pas d’espace entre un choix A et un choix B, qu’ils n’ont pas d’argent pour faire du théâtre (comment leur expliquer depuis la France qu’on n’a pas besoin d’argent pour faire du théâtre ?). Deux tiers d’entr’eux veulent partir de Diyarbakir.

C’est une génération, me dit-on, qui a intégré la situation de guerre, qui ne veut plus prendre partie, qui ne sait pas quoi faire. Au fond de la salle, une jeune femme qui se définit comme spectatrice fait part de son ennui profond : “A Diyarbakir, les spectacles ont toujours la même distribution : le théâtre municipal montre des spectacles politiques, le théâtre d’Etat des comédies”. Pour changer les choses ? il faut vouloir toucher le public.

Demain, nous allons au Théâtre d’Etat, à Cigerxwin puis dans la jolie ville de Mardin.

— à suivre