Inventer les territoires culturels de demain – Journal de formation #3 Madrid

#citoyen.ne.s

Sous le pont de l’autoroute, ça pourrait ressembler à une pyramide au sommet de laquelle trôneraient les citoyen.nes. Mais cette photo montre surtout un mobilier urbain qui n’est pas normatif, donnant à chacun la possibilité de trouver sa propre posture, la plus confortable pour soi et pour être présent à l’autre. Un mobilier inconfortable aussi, à la fois raffiné et grossier, qui nécessite d’être en alerte pour ne pas s’y blesser.

Des visages sur les murs du jardin « a-légal », des habitants du quartier. Sur les photos, parfois ils ont la tête sous l’eau ou sont comme lessivés, ils s’en amusent. Nous nous avons des casques audio qui nous isolent des sons de l’environnement et nous enferment dans la traduction de l’interprète.
Le rapport aux citoyens madrilènes nous échappe toujours un peu. Les laboratorios ciudadanos sont habités dans leur quotidien et nous en sommes en dehors. Difficile de partager ce qui est de l’expérience des personnes : la visibilité est un enjeu majeur.


#économies

La carte de Madrid des initiatives de voisinage, le jeu de l’offre (tengo) et de la demande (necessito). J’ai : des jours d’artistes, une méthode de gestion, du capital humain… J’ai besoin de : former un espace musical, de financements, de méthodologie. Une économie réelle qui s’appuie sur la mise en visibilité des ressources humaines de la cité (les atlas) et une approche méthodologique de l’action locale.

Les porteurs de ballots qui parcourent les grandes artères commerçantes et touristiques du Centre-Ville ont eux aussi une méthode très efficace : avancer en groupe serré, attentifs aux guetteurs, s’arrêter tous ensemble et ouvrir le carré de toile blanc, vendre au plus vite de faux sacs et t-shirts, au signal tirer les ficelles qui ferment le tissus et repartir au plus vite ballot sur l’épaule.

La photo des vendeurs à la sauvette remplace celle (infaisable) du Micro Teatro : l’efficacité des deux processus ont quelque chose à voir.

C’est un lieu au Centre de Madrid, un bar-restaurant qui propose chaque soir un programme de 5 créations originales d’une durée de 15mn, pour 15 spectateurs dans un espace de 15m2. On vient pour boire un verre ou manger un bout entres amis, et se composer une soirée de 2 à 5 spectacles. Né de la crise économique et de la nécessité de trouver de nouvelles ressources financières, l’économie du projet trouve sa rentabilité dans les recettes du bar et l’investissement des artistes (amateurs ou professionnels) qui proposent les spectacles joués à la recette.

Système qui ressemble au principe des Fringes/Festivals Off ou à une plateforme comme Youtube, le Micro Teatro joue sur le volume des propositions (seuls quelques artistes s’y retrouvent financièrement), implique la création de nouveaux formats à faible coût et se développe par des franchises dans d’autres villes hispanophones à travers le monde.
Réponse innovante à la crise économique, le Micro Teatro réinvente l’entre-sort forain en formulant un modèle économique commercial contemporain. A Madrid, une autre forme d’éco-système semble s’inventer dans les espaces abandonnés par la puissance publique : les citoyens alliés aux experts alliés aux institutions privées et publiques.


#espaces

Ceci est une place. Cela aussi.
Dans les dents creuses de la ville il y a ces jardins où l’on cultive le rapport à l’autre : æsthésie (j’apprenais ce mot en septembre), négociation, coopération… Ou plus simplement des plantes, des chemins, des endroits où s’assoir, jouer, discuter. Les espaces en friches réinvestis deviennent publics. Des endroits où l’on n’est jamais seuls

La Plaza del Sol est immense, brûlante, minérale. Lieu de manifestation populaire, d’expression du pouvoir et de la représentation sociale. Les deux espaces s’opposent ou se complètent : l’institution est faite pour durée, l’informel pour être vécu.

Lors de notre visite, nous sommes souvent déçus par l’absence de citoyens dans les laboratorios ciudadanos : au contraire des espaces institutionnels, ils ne sont pas conçus en représentation mais institués par leurs usages. Les fablabs, jardins, espaces d’activités, de partage, de réunion… semblent vides sans leurs usagers mais ils vivent des échanges qu’ils favorisent.


#légalité

Les règles sont assez claires et négociées en permanence pour vivre bien dans un espace commun. L’auto-gestion a quelque chose qui va de soi mais demande un investissement plus fort de chacun : une responsabilité personnelle.

On voit que le collectif parfois conduit à déplacer les bornes (prendre des risques) et s’en accommode par petits arrangements ou bricolages (comme ce jardin derrière un collège qui occupait a-légalement un terrain). En ville, à la frontière entre le légal et l’illégal il y a finalement un « man’s-land » particulièrement vivant.

Et les enfants qui risquent de se blesser sur des mobiliers urbains en bois de palettes aux clous rouillés ? Ceux sur la photo dessinaient avec de l’eau sur un mur surplombé d’une peinture immense représentant le corps social.


#esthétiques

On ne peut photographier Las Meninas, sinon illégalement. Tout le monde s’en amuse parmi les visiteurs et joue l’innocence. Velázquez, comme de nombreux grands peintres exposés au Museo Nacional del Prado, semble évoluer entre les plus hautes sphères de sa société et les plus basses : tant dans ce qu’il représentait (famille royale, paysans…) qu’aujourd’hui la possibilité offerte à tous de découvrir ses œuvres (en visitant le musée ou à travers les livres, cartes postales, affiches…)

Les palettes sont des rebuts industriels plutôt moches et résistant mal au temps. Mais ce matériaux pauvre permet de créer des gradins pour mieux voir, des scènes pour dire quelque chose, des sièges pour discuter ou se reposer, une esthétique favorable à la relation.


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