Magdebourg sous le soleil : la résilience culturelle d’une ville

Je ne savais pas où c’était Magdebourg avant d’y venir. En Saxe-Anhalt, à une heure de « Heipzig« , ex-Allemagne de l’Est. Une petite ville attachante encore vide des vacances estudiantines. Détruite pendant la guerre, elle se reconstruit encore. A peine deux petites journées sur place, en centre-ville, pour participer en septembre dernier au projet Wir Sind Europa. Et un joli soleil de fin d’été qui rend à coup sûr la promenade agréable.

Les barres typiques de l’ex-RDA ressemblent à celles déjà vues dans la banlieue de Prague, des coins de Berlin, Cracovie, Sofia et autres villes « derrière » le rideau de fer ont été repeintes de frais. Les « Plattenbau » très blanches, soulignées de couleurs vives, elles sont une composante modeste mais omniprésente de la palette urbaine de la ville, en contraste avec les bâtiments communistes « officiels » plus pompeux (dans des tons marron foncé ou jaunes clairs pour les grands immeubles ou peut-être habitaient des familles apparatchiks), l’architecture des années 90 plus victorieuse et métallique caractéristique des centres commerciaux, celle des années 2000 destinée à recréer du voisinage et de la proximité.

La Citadelle Verte, Magdeburg

Sur le Beiter Weg, longue et large avenue centrale du centre-ville, difficile de manquer la Citadelle Verte : un énorme bâtiment rose (!) aux lignes organiques qui semble danser comme cet immeuble praguois ou vivant comme les œuvres de Gaudí à Barcelone. C’est un énorme immeuble d’habitation construit en 2005 avec plusieurs restaurants, bars, commerce au rez-de-chaussée, du genre qui vous donne envie d’y vivre. Son architecte est le peintre écologiste Friedensreich Hundertwasser qui revendiquait dans son Manifeste de la moisissure contre le rationalisme dans l’architecture :

« L’habitant d’un immeuble doit avoir la possibilité de se pencher par la fenêtre et – aussi loin que portent ses bras – de gratter et transformer ses murs extérieurs. Et il doit avoir le droit de peindre avec un long pinceau – à portée de sa main – le tout en rose, de sorte qu’on puisse voir de loin, depuis la rue qu’ici habite un homme qui se distingue de ses voisins, ce bétail privé de droits et affecté à ces lieux ! »

Sur cette même avenue, un panneau décrit ce qu’il en reste après les bombardements alliés durant la seconde guerre mondiale : seulement deux maisons baroques sur cette artère commerçante, les ruines ayant été remplacées par des barres préfabriquées du temps de la RDA (l’avenue étant devenue alors la Karl-Marx-Straße), elles mêmes remplacées par des bâtiments plus récents ces dernières années.

Dans ce patchwork architectural le patrimoine plus ancien est éparpillé à travers le centre. Des éléments architecturaux conservés des ruines de la ville sont intégrés au tissus urbain réhabilité. Mais surtout deux bâtiments anciens sont devenus des outils importants de la renaissance de la ville (malheureusement je n’ai pu visiter l’imposante Cathédrale baroque, fierté de la ville).

une pièce de la collection du KunstMuseum Magdebourg

Le Kunstmuseum est un ancien cloître consacré à l’art contemporain, l’exposition de la collection permanente nous surprend mes camarades et moi par l’ambiance propice à la contemplation, les matériaux, la simplicité des œuvres présentées qui semblent hors mode. L’exposition temporaire Behold the man (Voici l’homme) est également intéressante par la diversité des supports et des approches : du reportage photographique à l’installation audio, en passant pas la peinture les sculptures de néon. Alors que les rues voisines du centre semblent un peu froides et impersonnelles (d’autant plus la nuit tombée), par son architecture et la façon dont il est maintenant habité le musée nous apparaît comme un espace qu’on imagine comme accueillant les habitants de cette petite ville.

D’ailleurs, pour le projet « Wir sind Europa! » nous, journalistes et acteurs culturels venus d’ailleurs, engageons des conversations avec celles et ceux qui ont répondu favorablement à l’invitation (nous sommes plusieurs à être très surpris par le nombre importants de participants). Mahir (d’Istanbul), Alex (de Kiev) et moi discutons avec trois habitants de Magdebourg. On nous dit le rôle central de la ville comme levier économique de la région, la hausse des loyers, la gentrification et l’idée d’une « smart-urbanization » qu’appelle un interlocuteur, la montée des populisme, la difficulté régionale à s’engager dans des coopérations européennes, la démocratie en question.

Le Musée de Culture et d’Histoire de la Ville est riche d’une collection importante d’objets d’art (dont un tableau de Kranach) et religieux, d’objets du quotidien des habitants de la ville, de plans et d’éditions anciennes, d’animaux empaillés. La diversité des objets exposés (probablement encore plus nombreux dans les collections) raconte l’histoire de Magdebourg depuis les temps lointains, bien avant sa fondation il y a près de mille an. Une ville importante pour le développement du Protestantisme, un carrefour commercial majeur, un pôle intellectuel, un centre sidérurgique… une histoire qui aurait pu être anéantie par les bombardements (90% de la ville a été détruit durant la Seconde guerre mondiale) et le désintérêt des autorités de la RDA pour la mémoire de la ville. On se promène dans la belle scénographie du musée comme on voyagerait dans les passés de Magdebourg : chaque objet présenté au public (du tableau religieux le plus précieux du XVIème au cahier d’écolier des années 60) est l’élément essentiel de la chaine culturelle qui participe à former l’identité d’une ville.

Magdebourg est candidate au titre de Capitale Culturelle Européenne 2025. Une démarche de long terme dans laquelle la Municipalité souhaiterait impliquer les citoyens qui oblige à affronter des questions sociales fondamentales. Le sentiment post-1989 de ne pas être considéré à l’égal des allemands de l’Ouest, la nécessaire intégration des familles réfugiées (langue, emploi, échange d’expérience), le besoin d’être plus actif au niveau européen et de dire la réalité telle qu’elle est pour ne pas fantasmer sur l’autre… sont autant d’enjeux pour lesquels la Municipalité semble vouloir mobiliser la culture comme outil de reconstruction. Même si l’Europe semble souvent loin des préoccupations des personnes croisées (y compris les responsables politiques), du point de vue de l’histoire et de l’actualité sociétale, Magdebourg est bien en son cœur.

 

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