Café turc et chocolats

Osman Kavala Free! (Channel Draw)
Osman Kavala Free! (Channel Draw)

J’ai rencontré Osman Kavala en 2006, nous envisagions avec Image Aiguë de faire un projet à Istanbul, il m’a suggéré que nous travaillions également à Diyarbakir. C’est ce que nous avons fait. Je l’ai revu presque à chaque fois que je passais à Istanbul. C’est quelqu’un que j’estime beaucoup : homme d’affaire, acteur majeur de la société civile et de la culture, héraut de la démocratie.

Depuis mon premier voyage en 2006, pour la réunion du réseau IETM, je suis retourné de nombreuses fois à Istanbul. 2010 était alors un horizon joyeux (Istanbul Capitale Culturelle Européenne), la célébration d’une ouverture culturelle, un très fort espoir d’ouverture. Et puis ce fut une année catastrophique.

J’ai de nombreux amis en Turquie et j’entends depuis plusieurs années les histoires d’une république de plus en plus dictatoriale. En soutien à Osman Kavala, emprisonné depuis plusieurs semaines, je publie quatre articles tirés du Tumblr d’Image Aiguë et quelques photos et videos des projets de la Compagnie à Diyarbakir.

Lundi 20 septembre 2010

[…] Nous étions tous rassemblés dans son bureau du Théâtre d’Etat de Diyarbakir : une douzaine de néerlandais, turcs et français. Après une heure à boire du café turc et du thé, décidés à partir, soudain il arrive. Le Directeur a préparé son entrée, la chemise blanche froissé, transpirant, lunettes de soleil sur le front, sacoche à la main : “Sorry, i am an actor, i was rehearsing late, i am tired, sorry”.  Formidable, il s’éponge le front en se dirigeant vers le grand fauteuil derrière son bureau : c’est une bête de scène! Tout est sous contrôle, son personnage évolue de la façon suivante :

  1. s’excuser beaucoup, vraiment je suis un artiste débordé,
  2. assis, laisser parler pour reprendre sa respiration, descendre le rythme cardiaque,
  3. dire un mot gentil, une blague lorsque les interlocuteurs se présentent,
  4. faire comme si on était au courant de la venue de son public,
  5. faire passer l’idée que tout se décide à Ankara,
  6. Faire valoir tous les atouts de l’institution théâtrale moderne (nous travaillons avec Munich et avons une politique pour faire venir le public qui ne vient jamais),
  7. Faire circuler fièrement une plaquette de saison (la couverture en fait, avec les visuels des spectacles, on dirait une colonne Vendôme),
  8. réfléchir un peu et faire une proposition “En commun avec les Pays-Bas, nous avons la tulipe”,
  9. dire qu’on travail avec tout le monde,
  10. et puis qu’on pourrait réfléchir toute la journée… mais de toute façon (nous, les hollandais) devons partir.

Le chef du théâtre aurait joué pendant 8 ans le chef intangible de la Turquie. Chapeau l’artiste.

En attendant le directeur du Théâtre National de Diyarbakir

Un peu plus tard, à Kayapinar, au centre culturel de Kayapinar (“Cigerxwin” mais le nom n’est pas officiel…) nous visitons les lieux (c’est là que nous allons travailler dans un mois, la meilleure salle du Grand Diyarbakir) puis nous retrouvons dans une salle de réunion imposante par le nombre de fauteuils et le très grand bureau noir. Nous sommes plus d’une vingtaine, l’équipe du centre, les hollandais.
Le centre est très professionnel dans ses activités, mais très orienté kurde : on y met en place les premiers cours (théâtre, musique, danse) en kurde. Est-ce qu’un bon artiste est d’abord Kurde ? Par ailleurs comme dans beaucoup de lieux de pratique artistique, il y a une attente de workshops… voir mieux d’un programme de formation. A un moment, quand les membres de l’équipe se sont présenté, Henk a demandé qui est cette personne derrière le bureau ? Nous avions construit un cercle fermé par ce bureau derrière lequel le fauteuil était resté vide. “He is in jail”. Le Maire de Kayapinar est en prison comme 26 autres maires de la région…

Nous avons ensuite roulé pour Mardin dont la Mardin Cinema Association nous laisse voir de très bon projets en production de cinéma, arts plastiques et une réelle stratégie. Le soir, dans une ville voisine, nous sommes allé assister à une représentation d’un club théâtre d’enfants. La représentation n’était pas, soi-disant autorisée, les policiers auraient photographié les enfants et leurs familles (les organisateurs nous ont photographié également, pour faire valoir notre présence, guerre des images).
Après la représentation, nous rencontrons le groupe. Quand je demande aux jeunes pourquoi ils font du théâtre, l’un d’eux réponds  “Je veux transmettre des idées au public en faisant du théâtre”. Ils transmettent des idées au public dans leur spectacle (l’animateur nous l’a racontée avant, c’est lui qui l’a écrite), mais j’ai l’impression de les entendre depuis 2 jours en boucle. Il y a besoin d’ouvrir les imaginaires! Je repense à la remarque de la spectatrice d’hier.
[…]