Das Haus, un lieu de création ouvert aux habitants.

Y’a-t-il une vie au-delà des remparts d’Avignon ? L’implantation de DAS HAUS durant le Festival hors du centre d’Avignon et le lien au quartier est l’une des composantes affirmées du projet. Cette première journée de travail collectif commençait par une promenade à travers la cité Louis-Gros, le plus vieux quartier de logements sociaux d’Avignon, ancienne cité cheminote à l’extérieur des remparts, où était envisagée l’intervention de l’artiste Jan Körbes dans notre projet 2015.  Puis la journée a continué par un échange, à partir de l’expérience concrète du matin, sur notre idée du “travail d’inclusion” avec les habitants du quartier.

Cet article fait partie d’une série sur les quelques jours de réflexion et d’échanges que menés à Avignon, du 12 au 17 juillet 2015, sur le projet Das Haus. C’est un compte-rendu subjectif, mélangeant interventions des participants, propositions des uns, des autres sur le projet et remarques personnelles. Il vise à faire valoir un projet en élaboration, une exploration collective dont la direction est parfois claire, parfois contradictoire, mais constructive.

Introduction de la journée

Lorsque durant l’été 2014 Christophe et Vera me parlaient de leurs idées pour Das Haus à Avignon, celles-ci s’élaboraient en écho au projet d’Olivier Py, nouveau directeur du Festival d’Avignon, de « la décentralisation des trois kilomètres » : “Si nous voulons accomplir cette décentralisation des trois kilomètres qui nous mène de la place de l’Horloge à la rocade, nous devons considérer que ce ne sont pas les quartiers qui ont besoin de nous, mais nous qui avons besoin des quartiers, ce n’est pas le réel qui a besoin de la poésie, c’est la poésie qui a besoin du réel.” Encore cet été 2015 en appelle-t-on à cette “décentralisation” nécessairement et à l’isolement irrémédiable du festival d’Avignon (voir l’article “A Avignon, le théâtre et, autour, le FN”).

Lundi 13 juillet 2015, nous débutions nos travaux de la semaine sur cette question : pourquoi trouver un ancrage dans les quartiers Ouest, que partageons-nous avec les habitants ?

La démarche de Jan Körber, architecte et artiste

Jan (via Skype), Agathe, Christophe (photo : Roger Rossel)

Dans la version 2015 de Das Haus, nous prévoyions une intervention à la Cité Louis Gros de l’artiste et architecte Jan Körber. Le projet était de créer un pièce dans l’espace public en lien avec les étudiants de l’école d’Arts Appliqués (ESAA Avignon) et les habitants, il rencontrait des avis très favorables de nos partenaires municipaux. Cette pièce devait être réalisée dans la Cité Louis Legros, un quartier sensible, les plus vieux HLM de France, particulièrement connu ces dernières années pour ses tensions sociales et la montée de la violence.

Jan est un architecte qui souhaite prendre en considération dans sa démarche l’aspect “vivant” de l’environnement urbain dans lesquels il réalise ses projets. Avec son organisation Refunc, Jan conçoit des installations dans l’espace public impliquant la population : avec les habitants (et souvent des étudiants), ils mènent un repérage des ressources disponibles localement, particulièrement les déchets (industriels ou domestiques), considérant que les ordures n’existent pas, qu’elles ont toujours un futur.

Agathe nous présente le projet emblématique qu’il a mené avec des enfants en Afrique du Sud. A partir de vieux pneus récupérés dans tout le quartier, Jan a construit avec les enfants une balançoire pour 30 personnes. Suite au projet, des habitants ont développé une technique de recyclage des pneus réutilisés pour créer des aires de jeux.

Visite de la Cité Louis Gros

Louis Gros est une cité enclavée, dont les habitants sont mélangés : gitans, français, maghrébins vivent ensemble mais les communautés s’opposent fréquemment : “Comme une famille mais qui se battrait sans arrêt”.

Le niveau de vie est très bas, les familles comptent souvent trois enfants qui n‘ont souvent pas les moyens pour réaliser des activités en dehors du quartier (et les barrières symboliques restent fortes): c’est certainement sur les enfants qu’il faut s’appuyer pour envisager un projet culturel, ils amèneneront les adultes!

Le quartier lui-même a été peu pris en considération ces dernières années (à part un projet de rénovation qui serait toujours mal apprécié par les habitants). La nouvelle municipalité souhaite développer le quartier, le projet envisagé par Das Haus s’inscrit donc dans ce contexte politique favorable.

Nous devions aller visiter ce matin la Cité Louis Gros où la réalisation d’un projet avec Jan était envisagée. Avant cela, nous avons échangé avec Jan par Skype afin qu’il nous donne quelques indications, comme il le ferait à des étudiants ou aux habitants en charge de préparer le projet.

Ballade dans la Cité Louis Gros (photo : Roger Rossel)

Le principe est de chercher à identifier ce qui manque dans l’espace public (chaque détail est une découverte) et de lister ce que la coopération pourrait apporter. Par exemple, un tronc d’arbre à terre : plutôt que de penser comment s’en débarrasser, le voir comme une chance et ce qu’il pourrait apporter. Echanger avec les habitants : qu’aiment-ils dans leur quartier, que manque-t-il selon eux. Il n’y a donc pas de règles, sinon de marcher doucement et bien ouvrir les yeux. Au retour de cette exploration de la Cité Louis Gros, nous aurons à nous raconter une histoire du quartier.

Après une heure de balade dans le quartier et quelques échanges avec des habitants, voici l’histoire que mon groupe (Agathe, Ina, Sylvie et moi) a raconté aux autres participants :

Entre la rue Monplaisir et celle des Heures claires il y a une grande place. Celles et ceux qui y habitent, enfants et adultes de tous âges, se tiennent de belle manière. Ils semblent avoir un langage secret qu’ils écrivent sur les murs. Ils y laissent des messages à la craie pour indiquer qui jouera ce soir (Nancy, Mickey, Andy, Laura), des étoiles derrière chaque nom indiquent les costumes qui seront portés sur les balcons, petites scènes tournées vers la place. Lors de notre visite les volets étaient encore fermés, nous n’avons pu assister aux représentations qui ont lieu chaque jour à partir de 19h. Le vent emporte les paroles abandonnées sur le trottoir qui n’ont pu être notées sur les murs. Dans les tas de mots qui s’amassent dans quelques recoins, un enfant cherche de quoi rénover son appartement.

Le processus est intéressant parce qu’il nous a amené à envisager le quartier de manière poétique. Le vocabulaire que nous avons utilisé pour qualifier ce que nous avons vu, et les relations que nous imaginions entre les petits détails changent le point de vue. Cette matinée nous a permis d’avoir un contact direct (mais court) avec la réalité du quartier, qui donne à tous l’envie d’aller plus loin dans la démarche!

Discussions de l’après-midi

Qu’attendons-nous (Das Haus) des habitants, des voisins de la Maison ? Pourquoi inclure les habitants dans ce projet ? Ces questions font partie du discours que nous construisons avec Das Haus et d’actualité à Avignon, elles comptent tout particulièrement pour la Municipalité et les acteurs locaux.

Envahir la ville —  A Berlin, dans la masse de productions théâtrales une part importante de ces créations sont effectuées hors des lieux théâtraux, dans une démarche “invasive” de la ville. C’est ainsi qu’était envisagé le projet avec Jan (et ceux plus théâtraux) dans la Cité Louis Gros : sortir de la Maison, aller dans le quartier, en espérant, en retour, amener les habitants à venir dans notre Maison. De plus, alors que le projet se veut à côté du festival OFF (en dehors des Remparts et des circuits des lieux du OFF), c’est grâce au public que nous pourrions ne pas être isolés, être reliés à la ville.

Répondre aux attentes —  Nous avons donc une attente vis-à-vis du public pour la Maison, mais comment concilier l’attente “de base” des artistes de Das Haus (venir à Avignon, bénéficier d’une visibilité auprès d’éventuels acheteurs et nouveaux partenaires) et celle des habitants (bénéficier du Festival) telle qu’exprimée institutionnellement ? Les artistes berlinois sont-ils compatibles avec les locaux ?

Ce que veulent les habitants, en réalité, est plus complexe à exprimer, mais la demande culturelle n’est pas prioritaire. Mais au-delà, le besoin identifié est d’aider à dépasser les barrières symboliques qui “enferment” dans le quartier. Si la Maison veut être où elle dit vouloir être, en dehors des remparts, dans un quartier populaire (et à la Cité Louis Gros en particulier), elle doit tenir compte des objectifs publics de “désenclavement” du quartier, intégrer une dimension sociale à son projet artistique (qui quelques mois plus tôt nous était suggérée par la création de jobs d’été pour les jeunes) : considérer les voisins non seulement comme des spectateurs mais également comme des gens avec qui travailler.

Présence et visibilité — Najette nous a rappelé l’importance pour elle d’artistes dans le quartier de Champfleury (la compagnie Mises en Scène de Michèle Adala dont un représentant participera aux échanges les jours suivants) qui a construit son parcours personnel. Elle a particulièrement insisté sur le besoin de visibilité de projets artistiques dans le quartier pour gagner en confiance : associer au projet des habitants “relais” (comme Charlotte, une artiste qui s’est implantée dans le quartier et organise des ateliers d’art plastique avec les enfants et les jeunes, des commerçants, la Maison pour Tous…), participer artistiquement à des événements de quartier (Fête de l’automne, Journées du Patrimoine (La Cité est la plus ancienne HLM de France)…

Arnaud, bénévole à HAS (structure sociale qui coordonne le Tri Postal où nous nous réunissons) a présenté le long processus de mise en œuvre de ce lieu social et culturel, et comment la rencontre avec des architectes (Patrick Bouchain et le collectif PEROU) leur a permis de donner au projet une réalité visible, concrète et réalisable (aux associations impliquées, aux usagers, aux financeurs).

Sylvie, spectatrice assidue et blogueuse, souligne l’intérêt du projet de Jan en tant que les habitants assistent à la réalisation d’un projet dans l’espace public (dont certains participent à la conception) : le travail manuel parle à tous, c’est une approche de la création artistique pour celles et ceux qui ne vont pas au théâtre.

Différentes moteurs de participation — Tout au long des échanges plusieurs formes de participation ont été envisagées :

  • être “simplement” un artiste n’est pas suffisant, il faut également vouloir être moteur de réflexion, d’interrogation, de dialogue. Les artistes invités peuvent donc l’être en fonction de ces aptitudes,
  • l’un des principes de Das Haus est que les artistes invités ne paient pas (au contraire de ce qui se fait dans le OFF), ils pourraient peut-être proposer des actions culturelles avec la population (invitations, ateliers…),
  • développer une présence et une visibilité régulière, bien en amont du projet, de l’équipe de Das Haus ou d’artistes invités : être un projet temporaire mais avec une présence régulière,
  • héberger des artistes et d’autres membres de l’équipe chez des habitants (éventuellement en échange d’une contrepartie), envisager au sein du projet des services aux habitants (ex. garde d’enfants, ateliers de pratique corporelle en lien avec la recherche d’emploi…),
  • impliquer des habitants dans la conception et la réalisation du projet (documentation, assistance technique, buvette, restauration…), ce qui peut permettre à certains de bénéficier d’un revenu ponctuel, de financer une activité, de réaliser un projet personnel…
  • envisager des actions impliquant les enfants de moins de 11 ans et leurs mères : ils sont plus intéressés et peuvent être des moteurs pour leur famille, voisins, amis,
  • envisager l’événement Das Haus comme un temps d’expérimentation, de rodage, pour des activités qui pourront trouver ensuite leur économie (ex. catering, commerce…).
Ina devant le mur de notes (photo : Roger Rossel)

Durant cette première journée, nous avons pu cerner l’épaisseur de l’un des éléments de définition de Das Haus, et toute la responsabilité mais également l’intérêt qu’il y a à réaliser le projet en lien avec les habitants.

Présence, visibilité, faire avec, impliquer sont parmi les mots que nous avons beaucoup utilisé, qui enrichissent la dimension d’Innovation sociale envisagée dés le départ dans le projet. Envisagée mais pas totalement assumée comme partie prenante du projet qui, par l’énergie et le coût que ce volet requiert peuvent le mettre en concurrence avec le volet de programmation et de promotion des artistes.

Une dimension du projet qui, tel qu’il est envisagé “en marge” d’Avignon (c’est-à-dire des remparts, ne faisant partie ni du territoire du In ni de celui du Off), semble pourtant pour le relier à la ville (la vie) et être la plus soutenue (soutenable) par la Ville.

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